Montréal dans 100 ans

En 1905, le gars sur le billet de 5 $, Wilfrid Laurier, est premier ministre du canada et les nouvelles provinces de l’Alberta et la Saskatchewan viennent tout juste de se joindre à la confédération. À Québec, Lomer Gouin amorce à peine son règne qui durera 15 ans sur la colline parlementaire. Plus prêt de nous, la population de Montréal qui tourne autour de 325 000 habitants a élu un nouveau maire, nul autre que l’illustre Homidas Laporte dont absolument personne ne se rappelle. Ailleurs sur la planète, les frères Wright font voler leur avion pour 39 minutes, un record de vol pour l’époque et dans la sphère scientifique, Einstein dévoile sa théorie de la relativité ainsi que l’équation la plus populaire du monde, E=mc2.

Le samedi 21 octobre 1905, dans la salle de rédaction de La Presse où j’imagine un hall rempli du bruit des machines à écrire sur des bureaux en bois franc, un nuage de fumée de cigarette vole au plafond. Des hommes en chemises blanches et veston parlent de l’annexion des villes de St-Henri, Villeray, et Sainte-Cunégonde à Montréal. Ou bien, c’est l’ouverture prochaine du Ouimetoscope, première salle dédiée au cinéma qui retient l’attention. Mais devant les kiosques à journaux, le Twitter du moment, on jase de la une du quotidien publié ce matin ayant comme titre « Montréal dans 100 ans ».

Première page du journal La Presse, 21 octobre 1905.
Première page du journal La Presse, 21 octobre 1905.
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L’image pleine page de l’illustrateur A.J. Brodeur offre une vue aérienne de l’île, circa 2005, dirigeables inclus. La page frontispice illustre les paroles du prophète Papou Gaba-Abidos, grand noble vieillard avec une barbe d’une blancheur d’hermine allant jusqu’à la ceinture qui lui donne des airs de sagesse. Le mage qui en est à sa deuxième visite au journal dévoile la seconde partie de son Montréal du futur, le transport, les taxes et les fusions municipales y sont tous mentionnés. Disséquons ensemble les prophéties du natif de l’Inde en les comparant avec notre ville moderne de 2018.

L’île Sainte-Hélène

Il faut reculer à l’édition du 20 mai pour consulter la première rencontre avec Papou Gaba-Abidos, que nous nommerons PGA à partir de maintenant. On peut lire sur la première page « Véritable Eden populaire » et peut-être que le prophète ne s’était pas trompé. « L’Île magnifique qui est devant Montréal est un joyau perdu dans la fange. L’intelligente population de la ville et les autorités ne tarderont pas à s’apercevoir de cette désolante vérité. Alors, on donnera à ce splendide domaine sa pleine valeur en le transformant en un Eden populaire qui fera les délices de chacun »

À première lecture, ce paragraphe vous donnera sûrement des impressions de déjà vu, mais le futuriste ne s’arrête pas là. « Des travaux considérables y seront exécutés et la transformeront en un Coney Island canadien ». Cette phrase, rétrospectivement, devrait vous sonner une cloche, mais si vous n’avez pas encore compris, allons plus loin.

Première page du journal La Presse, 20 mai 1905.
Première page du journal La Presse, 20 mai 1905.
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L’expo ?

« Des théâtres en plein air, où l’on jouera des pantomines héroïques susceptibles d’aviver l’ardent patriotisme des Canadiens… Partout seront installés des jeux forains de toutes sortes; des boutiques scintillantes offrant les mille et une inutilités qui sont indispensables au bonheur complet; des coquettes cantines spéciales où l’on trouvera, à bas prix des mets populaires où des friandises exotiques »

Je ne crois pas aux prophéties, mais ce dernier paragraphe n’est certainement pas sans rappeler l’été 1967, moment où Montréal s’ouvrit réellement sur le monde. Le Montréalais moyen suit encore une diète influencée par la grande dépression, le pâté chinois, la soupe aux pois et les fèves au lard sont la base de la cuisine québécoise et des repas du travailleur. Le sushi, les pitas ou même la fondue au chocolat sont des plats qui seront justement découverts par la majorité durant les événements de l’Expo.

« Ajoutez que partout, sur tous les points de l’île, des orchestres de toutes natures, feront entendre les œuvres les plus suaves des grands maîtres, où les flonflons les plus joyeux des auteurs à la mode. » Notre mage frappe encore dans le mile. Les cultures ont envahi les îles de Terre des Hommes durant l’Expo. Faire le tour du monde en musique était une grande possibilité lors d’une visite sur Sainte-Hélène à l’époque.

Tours à dos d'éléphant
Tour à dos d’éléphant sur le site de La Ronde, Expo 67.
Photo: Bibliothèque et Archives nationales , P809,S1,DH

Il a même prédit des tours à dos d’éléphant et des visites dans des grottes merveilleuses sous l’île. Si les excursions souterraines restent encore à découvrir, sa description des lieux rappelle de façon assez spectaculaire l’Expo et la Ronde dans toute leur splendeur de 1967, incluant les tours d’éléphants.

Une île, une ville

Entre 1890 et 1905 plusieurs cités de l’île sont annexées à la grande ville. En plus de Villeray et Ste-Cunégonde, les élus de St-Henri sont sur le point de voter la dissolution de leur charte pour se joindre à Montréal le 30 octobre. C’est peut-être ce qui a inspiré le mage dans l’édition du 21 octobre. Selon ce dernier, Montréal englobera toutes les municipalités de l’île; « Son importance sera telle, qu’elle jouira d’une autonomie complète, à l’instar des provinces de la confédération. Elle n’aura plus un conseil municipal; elle aura un parlement. De sorte que les conseillers municipaux de la ville, après avoir aboli, par absorption, les conseils municipaux de localités voisines, seront abolis à leur tour. »

Si l’on compare avec les 125 élus à l’Assemblée nationale, Montréal en compte 103 incluant les maires et mairesses d’arrondissements. Disons que le conseil municipal ressemble effectivement plus à un gouvernement parlementaire entier. Pour un bref moment entre 2002 et 2004, PGA avait raison. Dans un projet de société plutôt raté, la ville de Montréal consistait de l’île entière, de Ste-Anne-de-Bellevue à Pointe-Aux-Trembles suite à l’approbation du projet de loi 170.

Une île, une ville
Pamphlet de la ville de Montréal dans le cadre des fusions de 2002.
L’âge de pierre

« Dans cent ans, les progrès de l’industrie auront tout transformé et il y aura une plus grande différence entre les conditions de la vie actuelle et celles qui existeront alors, qu’entre les conditions de notre existence présente et celles de l’homme primitif, avant l’âge de pierre ».

En 1905, la population de la planète tourne autour de 1,6 milliard d’habitants. L’électricité et l’eau courante sont loin d’être dans toutes les demeures et les avancements technologiques qui suivront les grandes guerres ne sont même pas encore des idées. Maintenant, nous avons des robots qui font notre travail, des autos autonomes, l’internet nous a offert une deuxième révolution industrielle et nous avons voyagé dans l’espace sur un ordinateur moins puissant que votre téléphone actuel. C’est avec un sens léger d’exagération, que nous avouons que PGA n’était pas vraiment loin de la vérité une fois de plus.

La première voiture d'Ucal-Henri Dandurand.
La première voiture de Montréal de 1898, Propriété d’Ucal-Henri Dandurand.

Ucal-Henri Dandurand est propriétaire de la première voiture sans cheval à peine six avant les prophéties citées dans La Presse. Le futuristes signale que la voiture et le train seront remplacés par des engins volants plus rapides, ce qui n’est pas nécessairement la réalité à voir la circulation sur Décarie. Par contre, ce n’était pas totalement faux non plus quand on pense que selon le site FlightAware, il y a en moyenne plus de 9 700 avions transportant plus ou moins 1,2 million de passagers en tout temps dans les nuages.

Les Technologies

« Plus de facteurs… les matières postales seront délivrées à domiciles à l’aide de tube pneumatique ». Pas tout à fait, mais l’internet n’est-il pas souvent cité, à la blague, comme étant une série de tubes non? Il est déjà assez compliqué de décrire le concept du web à certaines personnes, essayez d’expliquer ça à une personne de 1905. 

Trottoir chauffant ste-Catherine
Le réaménagement de la rue Ste-Catherine Ouest devait inclure des trottoirs chauffants. Le projet fut mis sur la glace depuis.

« Plus de neige ni de glace dans les rues et sur les toitures, un système de chauffage électrique souterrain élèvera la température… Le produit liquide de la fonte de la neige s’écoulera instantanément par de vastes égouts creusés sous toutes les voies de la ville ». Cette technologie existe, pas nécessairement à Montréal où le projet sous Ste-Catherine fut abandonné, mais existant tout de même ailleurs.

Oui, PGA fait erreur sur l’abolition des impôts de tous genres et il était vraiment dans le champ quand il raconte que les députés seront pris parmi des citoyens volontaires qui verseront aux fonds publics leur propre argent. Du coup, il prétend que le chauffage, l’éclairage, l’heure, la réfrigération seront tous produit par une source unique, qui distribuera ces bienfaits à domicile, soit, l’électricité. Pouvons-nous dire que ça, c’était en plein dans le mile? 

Il annonce, malheureusement, avec erreur que seul l’ordre des avocats subsistera aux changements. Dans un rôle devenu symbolique qui sera purement pédagogique, chargé de perpétuer les connaissances de nos aïeux et pas le groupe de musique heureusement.

Câbles dans le ciel de Montréal
Fils électrique dans le ciel de la rue Crémazie, 22 mars 1956.
Photo: Archives de Montréal, VM94-Z611-4
Le Montréal-Paradis

Terminant son récit, fier de ses dires. « Voilà l’avenir brillant réservé à votre belle cité, qui, je le dis en toute sincérité, est bien digne de ces accablants bonheurs. » Un des journalistes pendus à ses lèvres lui demande alors si Montréal aura vraiment atteint ce degré de perfection. Papou Gaba-Abidos, fixa son public attentif, indigné par leur ton dubitatif et laissera tomber avec certitude « Vous le verrez bien ».

Nous n’avons aucune idée si Papou Gaba-Abidos a vraiment existé. Une simple recherche sur le tout puissant prophète moderne Google nous retourne que des articles de blogues, qui présentent tout comme nous, cette édition du journal La Presse du 21 octobre 1905. Peut-être que nos journalistes ce sont tout simplement amusé, inspiré par la mort récente de Jules Verne qui avait comme sujet de prédilection les progrès scientifiques. Un Jules Verne dont les romans « Vingt mille lieues sous les mers » et « Le Tour du monde en quatre-vingts jours » reflètent bien les prophéties du mage indien.

Une chose est bien certaine, PGA n’était pas trop loin de la vérité, si seulement il avait vu juste au sujet des impôts.

 

 

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Écrit par :

Amoureux de Montréal, fasciné par l'histoire de la ville, son urbanisme et sa toponymie, ni historien ni spécialiste du sujet. Martin aime trouver des réponses aux questions qui sont posées. Les billets que vous lisez ne sont que les résultats de la quête vers des réponses et le besoin de partager.