Du mont Royal à l’île Sainte-Hélène

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Il m’est impossible de dire pourquoi, dernièrement, je suis attiré par les projets farfelus du passé. J’ai déjà partagé des textes sur la place de la Confédération, le Palais des Nains ou le funiculaire sur la montagne. Cette fois-ci, on regarde l’idée d’un notaire montréalais de construire un téléphérique aux allures « steampunk » entre le mont Royal et l’île Sainte-Hélène.

Deux des trois projets mentionnés ont bel et bien été réalités et le troisième était dans le royaume du possible. Le rêve de Joseph-Rock Mainville relevait plutôt de la science-fiction digne de l’époque victorienne.

Un voyage bouleversant

Joseph-Rock Mainville

Encore étudiant à l’Université Laval de Montréal, Mainville part en direction de l’Europe avec deux amis, Arthur Berthiaume et Eugène Bastien à bord du navire le « Lake Superior. » On nous mentionne dans La Presse du 18 mai 1895 que nos trois amigos sont la délégation qui représente l’université montréalaise lors de grandes fêtes universitaires organisées à Lille en France.

C’est lors de ce voyage qu’il fera la rencontre qui viendra bouleverser son retour à Montréal. Toute jeune, âgée à peine de 6 ans. J-R Mainville découvrira la tour Eiffel sur le site de l’exposition universelle de Paris de 1889.

Quoique charmé par l’œuvre monumentale parisienne, il revient au pays avec des idées un peu floues probablement suite aux fêtes bien arrosées. Maintenant diplômé, il deviendra un professionnel respecté et le rêve fera place à la réalité.

Eiffel à Montréal

C’est quelques mois plus tard, qu’un autre Montréalais habitant Chicago, l’architecte François Lapointe lance l’idée de construire une tour Eiffel sur la montagne. La tour proposée aurait été d’une hauteur de 600 pieds et d’une largeur de presque 260 pieds.

Une tour Eiffel sur le mont Royal
Projet de tour sur le mont Royal, 1896
Bibliothèque et Archives nationale du Québec.

Construite selon les plans de l’architecte, il propose plus ou moins un PPP ou la cité de Montréal lui octroierait le terrain nécessaire gratuitement où il ferait construire ladite tour, serait son opérateur principal pour une durée de 15 ans après quoi, celle-ci serait offerte gratuitement à la ville.

Cette proposition pour une tour d’acier colossale sur la montagne n’a jamais été réalisée.

Mais…Mainville

Ce projet de Lapointe viendra rallumer un vieil amour pour notre notaire. C’est alors qu’il propose une idée qu’il décrit lui-même comme grandiose à trois égards, sa portée pour Montréal, l’expérience pour les voyageurs et ce qu’il en coûterait. Il est fort à parier que M. Mainville aurait apprécié notre époque.

Joseph fait la proposition de ne pas construire une tour Eiffel à Montréal, mais bien deux, une sur la montagne et l’autre sur l’île Sainte-Hélène. Les deux bâtiments seraient reliés sur plus ou moins 2 km par un tramway aérien pouvant déplacer une 20e de passagers à la fois.

Le téléphérique proposé de Mainville
Croquis publié l’Album Universel, 26 avril 1902.

Malheureusement, c’est tout ce que nous connaissons de ce projet. Je n’ai pas de punch intéressant ou d’histoires croustillantes à ajouter. Il reste enfoui jusqu’à ce qu’il soit publié dans les pages de l’Album Universel dans son édition du 26 avril 1902.

Le journaliste de l’hebdomadaire affirme être tombé par hasard sur le croquis de Mainville qui, quelques années après les avoir fait faire par le dessinateur de La Presse est un homme bien connu et respecté de la communauté.

Les téléphériques de Montréal

Montréal est une ville relativement plate dans le sens géologique bien évidemment. Oui la ville est bien bâtie autour d’une colline, mais reste en soi assez nivelée. Pourtant, l’idée de voir des nacelles se promener dans le ciel tient une place dans le subconscient montréalais.

Les moins jeunes d’entre vous se rappelleront d’avoir emprunté le téléphérique de l’exposition universelle en 1967, soit 72 ans après le retour de Joseph-Rock Mainville du vieux continent. Le téléphérique qui se voulait plus un manège qu’un moyen de transport reliait l’esplanade à l’entré de la Ronde à la rive opposée du lac des Dauphins et il est démantelé en 2000

Téléphérique de la Ronde
Téléphériques de La Ronde lors de l’Expo 67
Source : Calypso

Si les télécabines sont, dans plusieurs pays, des moyens de transport efficaces comme dans des villes du Venezuela et de la Bolivie. En Amérique du Nord, nous avons plus l’habitude de les utiliser dans des contextes de loisir come dans les stations de ski par exemple.

À la fin des années 2000, la compagnie Skylink propose un circuit de transport urbain téléphérique entre la rive sud et le Vieux-Port de Montréal. Le principal opposant au projet, la Société du Vieux-Port soutient qu’il nuirait à ses activités.

Elle croit aussi que le projet menacerait à la fois les espaces verts dont elle dispose et le patrimoine archéologique du Vieux-Montréal. Même Tourisme Montréal n’est pas emballé par le téléphérique de la compagnie qui ne semble pas être super bien organisée.

Le projet de 100 millions de dollars prévoit l’installation de cabines téléphériques qui permettraient de traverser le fleuve Saint-Laurent, de Montréal à Saint-Lambert, et ce, en 12 minutes. Pour Skylink, les télécabines pourraient être utilisées comme moyen de transport par des travailleurs, mais elles s’avéreraient également un important attrait touristique.

Les télécabines proposées de Skylink en 2008
Rendu de Skylink Télécabines

La société souhaite alors faire des télécabines une attraction aussi importante que le London eye à Londres, ou encore la tour du CN à Toronto.

La mairie de Gérald Tremblay fermera le dossier en 2009 en refusant de répondre aux menaces du promoteur qui affirmait, à qui voulait bien l’entendre, qu’il irait investir dans une autre ville plus ouverte à la nouveauté.

L’Ironie Coderre

Si le règne du maire Tremblay fut entaché par la corruption rampante dans le monde de la construction. Il faut tout de même avouer qu’il avait vu le jeu du promoteur. Or voilà, que quelques années plus tard, le vice-président Skylink reviendra à la charge avec plus ou moins les mêmes arguments touristiques.

Cette fois-ci, il ne se frappa pas à une porte-clause, mais à un maire qui voulait imiter ses prédécesseurs populaires comme Camilien Houde ou Jean Drapeau. Jeff Jorgensen propose un projet de grande roue dans le Vieux-Port pour le 375e de la fondation de la ville, Denis Coderre qui a l’époque disait oui à peut prêt n’importe quoi approuvera le projet très rapidement.

La grande roue, qui aujourd’hui est le point central du Vieux-Port et visible de très loin nous montre son passé un peu nébuleux. D’Abord, Jeff Jorgensen a été arrêté en 2019 et a plaidé coupable à un chef d’extorsion l’an dernier. Il purge en ce moment une sentence de prison de 30 mois qui lui a été décernée plus tôt cette année.

En plus, un des partenaires dans le projet à l’époque, M. Steve Vogl a été accusé d’avoir des connexions intimes avec la mafia du clan Rizzuto. Ce qui a même poussé la Régie des Alcools à refuser un permis d’alcool pour l’attraction touristique.

La Grande Roue de Montréal
La Grande Roue de Montréal, 2019
Photo : ProposMontréal

Pour ne pas faire de mauvaise presse à la Grande Roue, notons qu’elle est maintenant sur une toute nouvelle administration.

Est-ce que nous verrons des télécabines dans le ciel de Montréal comme l’avait imaginé Mainville à la fin du 19e siècle ? Probablement pas de si tôt. Une chose est certaine, le notaire avec l’imagination fertile s’en ait probablement sorti avec une meilleure réputation que ceux qui l’ont suivi.

Après tout, les cabines de la grande roue ne sont-elles pas que téléphérique qui tourne en rond?

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Amoureux de Montréal, fasciné par l'histoire de la ville, son urbanisme et sa toponymie, ni historien ni spécialiste du sujet, Martin n'était même pas né à l'époque de 99% des sujets discutés de ce site. Il aime trouver des réponses aux questions qui sont posées. Les billets que vous lisez ne sont que les résultats de la quête vers des réponses et le besoin de partager.