Le matin du mardi 22 mai 1838.

Le 22 mai 1838, il est environ 5 h du matin dans le village que nous appellerons plus tard Verdun. James Macdonald s’en va à ses écuries de la nouvelle piste de course, et ce, comme il le fait tous les matins depuis son ouverture récente, quand il entend un coup de pistolet résonnant dans le silence matinal. Ce qu’il voit en arrivant aux écuries est un simple fait divers qui fera pourtant partie intégrale de l’histoire.

Carte de Montréal datant de 1834 démontrant l'emplacement de la piste de Verdun.
Carte de Montréal datant de 1834 démontrant l’emplacement de la piste de Verdun.

Gisant sur le sol, encerclé de quelques personnes se trouve le corps inanimé de Major Henry Warde blessé par balle de fusil. Warde était une sorte de vedette, du moins une personne connue comme les vedettes de télé-réalité le sont aujourd’hui. Bel homme célibataire, ayant fait face aux Patriotes à Saint-Charles en 1837 au sein du régiment des Royals de Montréal. Distingué, il est difficile de nier que le Major était un homme apprécié de la gent féminine. Les témoins, accompagnés de Macdonald, prirent le corps et l’amenèrent au Pavillon. L’auberge le Pavillon qui se situe non loin des terrains de course possède une place importante dans l’histoire de Verdun. C’est à cet endroit en 1874 que les propriétaires de terres locales signèrent la charte créant le village de la Rivière-Saint-Pierre qui deviendra la municipalité de Verdun quelques mois plus tard. Le Pavillon construit en 1729 fut démoli avec l’approbation du conseil de ville en 1954 pour faire place à une station-service Esso, à son tour démolie voilà quelques années seulement.

M.H. Laverock, meublier, résident dans Le Pavillon, raconte à son tour que vers les 5 h 30, on frappe à sa porte par un groupe de gens demandant une chambre pour mettre un monsieur qui venait d’être tué dans un duel. La porte aussitôt ouverte, le corps est déposé dans une des chambres. Henry Warde devient à cet instant même la dernière personne à être décédée d’un duel au Canada.

Les duels « officiels » ne sont pas monnaie courante, un ou deux par année dans la grande région de Montréal tout au plus. Souvent sans mort d’homme et bien que le duel soit illégal, la justice aura faite sourde oreille à ce type d’événement tant et aussi longtemps que les règles et l’étiquette du duel sont respectées. Le code militaire britannique déclare que tout officier refusant un défi en duel était susceptible d’être destitué. Si les moins nantis y vont encore à coup de poing chez Joe Beef pour ensuite prendre un gros gin ensemble, un chic ensemble de pistolets de duel fait régulièrement partie de l’arsenal de tout gentleman qui se respecte.

Ensemble de pistolets de duel britannique
Ensemble de pistolets de duel britannique

Né en Irlande, à Montréal depuis 1820, Robert Sweeny est un avocat et écrivain-poète ayant même publié avec un certain succès quelques documents, Odds and Ends en 1826 et Remnants en 1835. Ancien membre et lieutenant de la Royal Montreal Cavalry, ayant aussi combattu contre les Patriotes de Papineau à Saint-Charles. Il épouse une belle Vermontoise, Charlotte Temple en septembre 1833 à Rutland.

Depuis quelques jours déjà, Warde reçoit lettres en français et bouquets de fleurs de façon anonyme. La calligraphie soignée et les beaux mots ne pouvaient être que d’une dame possédant une bonne éducation. Intrigué par l’admiratrice secrète qui se permettait ces écarts de conduite, le major fait suivre le courrier qui venait de laisser une autre de ces lettres. Son domestique revient quelques minutes plus tard en affirmant avec certitude que le jeune courrier venait d’entrer dans la demeure des Sweeny. Touché par l’attention et voulant rendre la politesse, Henry Warde s’empresse d’écrire une lettre réciproque et demanda à ce domestique de livrer la réponse écrite en anglais. Le 21 mai, la table est dressée chez les Sweeny quand un de leur employé apparaît dans la salle à manger, lettre et bouquet à la main pour Madame. Charlotte ouvrit la lettre et la présenta à son mari, croyant assurément que le major avait tout simplement perdu la tête. D’autres sources affirment que Mme Sweeny, connaissant son tempérament intempestif, refusa de montrer la source du message à son mari. À vrai dire, seules les personnes présentent lors de ce souper peuvent dire ce qui s’est passé. Une chose est certaine, Robert ne prit pas la lettre de façon légère et demanda une rencontre d’urgence avec Henry Warde pour le confronter. Face à face, Sweeny confronta Warde et de façon à protéger son honneur, l’invita à un duel dès l’aurore le lendemain.

Nos deux belligérants se présentèrent à la nouvelle piste de course de Montréal tout prêt de la rivière St-Pierre, chacun accompagné de leurs seconds. M. J.B. Lanouette, témoin de la scène offrira son compte rendu lors du procès. « Lanouette dit avoir vu, vers les cinq heures du matin, dans le champ de Ross, près de la maison des courses, quatre individus qui marchaient en long et en large. Il était alors à peu près à quatre arpents de distance, mais en les voyant s’éloigner deux à deux et se ranger comme s’ils allaient se battre, il s’approcha jusqu’à deux arpents. Les antagonistes paraissaient être à une cinquantaine de pieds l’un de l’autre. Le témoin a alors entendu les mots « Ready! Fire! » et aussitôt la détonation d’un pistolet. Il a vu l’un des combattants sauter deux ou trois pieds en l’air, puis retomber. Il est alors accouru à lui et l’a vu, presque aussitôt, rendre le dernier soupir. À ce moment, l’un des messieurs présents ordonna à Lanouette de se retirer, mais, avant de le faire, Lanouette ne put s’empêcher de dire à l’individu qui avait tiré : « Vous avez bien mal commencé votre journée. » Celui-ci ne répondit rien, mais jeta loin de lui son pistolet et se mit à pleurer. Les deux autres individus s’étaient pendant ce temps jetés à genoux près du corps, paraissant bien émus et chagrinés. » (copier-coller du livre Le Duel au Canada de Aegidius Fauteux, 1934).

Manchette parue dans l'Ami du Peuple le 23 mai 1838
Manchette parue dans l’Ami du Peuple le 23 mai 1838

L’enquête du coroner dévoilera que la balle de fusil aura traversé le corps de Warde en fracturant la septième côte gauche pour terminer son voyage dans le bras de la victime. Malgré une énorme perte de sang, cette blessure n’était pas fatale. Selon le coroner A. H. David, ce fut plutôt le choc de l’impact avec le sol qui aura fait le plus de dommage en compressant les poumons et le cœur, transperçant l’estomac. Le jury de 20 personnes, après avoir écouté les témoins, dont messieurs Macdonald, Laverock et Lanouette mentionné plus tôt en sont venus à un seul et unanime verdict. « Nous sommes d’opinion que le major Henry Warde soit mort d’une déflagration de fusil ou de pistolet qu’il a reçu en duel par quelque personne inconnue. » Cette décision aura un effet canon sur la population qui connaissait les faits de la mort du major, l’homicide commis en duel ne sera pas mis sur le même pied que l’assassinat.

Suite aux événements et aux procès dont Sweeny est lavé de tous soupçons, mais en ressort épuisé, la famille s’exilera à Burlington au Vermont pendant quelque temps, souhaitant que la poussière retombe sur ces malencontreux événements. C’est la conscience rongée par ce qui s’est passé le 22 mai 1838 que Robert décédera un peu plus de deux ans plus tard, à Montréal le 15 décembre 1840. Quant à Warde, il fut inhumé Lieutenant-Colonel Henry Warde, du Royal Regiment dans le cimetière Catholique de Saint-Antoine rue Dorchester. Ironiquement, c’est le même cimetière où seront enterré les dépouilles des Patriotes exécutes. Aujourd’hui et depuis 1855, ce cimetière est le square Dorchester et les ossements qui ont été déplacés et prisent en charge par le Cimetière Notre-Dame-des-Neiges. La dame au milieu de ce triangle amoureux, Charlotte Temple se remariera 1843 avec un des avocats les plus connus de Montréal, M. John Rose, avocat pour la grosse gomme anglaise de la ville, dont Hugh Allan, George Stephen, Goerges Simpson.

Emplacement de l'ancien cimetière Saint-Antoine.
Emplacement de l’ancien cimetière Saint-Antoine.

La légende raconte que toute cette aventure débuta par des lettres que recevait Warde envoyé par une jeune modiste, gênée d’avoir le béguin pour cet homme hautement gradé et qui n’eut pas le courage de signer ses petits mots. Cet élément ne sera jamais confirmé à 100%, erreur sur la personne, ces fleurs et ces messages ne venaient pas de Mme Sweeny comme le croyait Henry. Son domestique n’avait que suivi le courrier vers la maison des Sweeny, ne prenant pas en compte que peut-être celui-ci avait tout simplement affaire à cette résidence. Le dernier duel mortel au Québec fut fondé sur de fausses prémisses, une erreur sur la personne, un malentendu malheureux entre deux amis, un ayant une colère facile et l’autre possédant une tendance vers le sexe opposé.

Les opposant à l’utilisation du duel comme mode de justice citoyenne, mené par le révérend William Taylor de la United Secession Church prirent le fer pendant qu’il était chaud pour pousser leur agenda et la modification des lois. Ce n’est qu’en 1844 à l’instigation du Prince Albert lui-même, ministre de la guerre, qu’étaient modifiés de fond en comble les fameux articles relatifs aux duels les rendant pratiquement impossibles dans l’armée. Le duel au Bas-Canada prit un recul important, même si quelques un firent encore manchette, aucun n’aura le triste résultat de l’histoire Warde-Sweeny. Le Major fut pour le moment, le dernier décès suite à un duel officiel.

Image représentant un des duels les plus connus de l'histoire américaine entre les politiciens Hamilton et Burr.
Image représentant un des duels les plus connus de l’histoire américaine entre les politiciens Hamilton et Burr.

Si vous tenez à en savoir plus sur le duel au Canada, je vous invite à lire l’œuvre de Aegidius Fauteux, Le duel au Canada publié chez les éditions du Zodiaque en 1934. Ce livre fut l’inspiration principale des recherches pour cet article, avec beaucoup de vérifications des faits, les textes de Fauteux ont été les plus précis.

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Amoureux de Montréal, fasciné par l'histoire de la ville, son urbanisme et sa toponymie, ni historien ni spécialiste du sujet. Martin aime trouver des réponses aux questions qui sont posées. Les billets que vous lisez ne sont que les résultats de la quête vers des réponses et le besoin de partager.