L’éclairage public

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Que ce soit pour un concert de l’OSM sur l’esplanade du Stade olympique ou pour un festival qui dérangeait les résidents de Saint-Lambert, vous souvenez-vous du temps où l’on pouvait se rassembler? Maintenant, imaginez des milliers de montréalais qui se regroupent pour regarder… une ampoule s’allumer.

Je vous l’accorde, il n’y avait pas beaucoup de sports à la télé ce soir-là, principalement parce que le téléviseur ne sera pas inventé avant un autre 40 ans. Alors, si cette scène peut vous sembler bizarre, sachez qu’elle a bel et bien eu lieu, le 16 mai 1879 sur le Champ-de-Mars.

Le club de crosse Shamrock de Montréal sur les ondes de RDS, circa 1879. Montage amusant
Le club de crosse Shamrock de Montréal sur les ondes de RDS, circa 1879.

La genèse lumineuse

Lampe Corbeau
Lampe Corbeau

Nous reviendrons à cette journée de mai 1879, mais avant, un peu d’histoire. On retrouve des preuves de lampadaires de type « corbeau » à base d’huile de baleine qu’on accrochait le soir venu dans le port vers 1815. Malgré cela, les chandelles ont été l’essentielle forme d’éclairage depuis la fondation de Montréal et l’est encore à cette époque dans les demeures privées.

Le gaz dit « artificiel » fait son apparition au début du 19e siècle. Celui-ci sera adopté dans la métropole que vers 1837-1840 avec la création du Comité d’Éclairage qui, comme son nom l’indique, aura le mandat de prendre en charge l’illumination des endroits publics de la ville. Ils installeront la même année près de 150 lampadaires au gaz.

En général, le gaz sera la source principale de l’éclairage des rues et endroits publics de la ville jusqu’à la fin du siècle. Le type de flamme offre une lueur toutefois faible, mais il est facile d’imaginer que les avenues équipées de lampadaires sont plongées dans une lumière jaune, à la limite de lugubre.

Allumeur de Réverbères
Allumeur de Réverbères

J.A.I Craig

Né en 1836 en Montérégie, dans le secteur aujourd’hui connu sous le nom de Saint-Mathias-de-Richelieu, d’une mère montréalaise francophone et d’un père écossais, Joseph Ambroise Isaïe Craig (1836–1920) est un homme d’affaires qui obtient un certain succès dans la fabrication de meubles.

Juste avant que vous poser la question, non, il n’a rien à voir avec l’ancienne rue Craig devenue Saint-Antoine.

Il est d’ailleurs propriétaire d’une usine rue Saint-Bonaventure (auj. Saint-Jacques) dans le secteur de la rue Inspecteur et d’une boutique sur la populaire rue Notre-Dame. Mais, une visite à Paris viendra changer sa vie et celle des quelque 250 000 Montréalais de l’époque.

Publicité de l'Usine St. Bonaventure dans l'Annuaire Lovell 1880
Publicité de l’Annuaire Lovell, 1880

C’est la ville lumière après tout

En 1878, à l’occasion de l’exposition internationale de Paris, c’est sur l’avenue de l’Opéra que l’électricité publique est expérimentée. Des globes de verre émaillés placés le long de la promenade sont pourvus de lampes à arc électriques aussi appelées « bougies de Jablochkoff » de leur inventeur, Pavel Jablochkoff.

Gravure publié en 1884 de l'avenue de l'Opéra.
Gravure publié en 1884 de l’avenue de l’Opéra.
The Electric light: its History, production and applications

Parmi les spectateurs de cette expérience, nous retrouvons notre propre J.A.I Craig qui en ressortira… illuminé. (S’cusez.) Impressionné, il y verra d’emblée une modernisation du mode d’éclairage certes, mais avant tout, une occasion d’affaire dans la fabrication d’appareils électriques.

De retour à Montréal, Inspirée de la lampe à arc inventée par l’ingénieur russe pour « l’Expo 78, » il aidera les Jésuites à installer la première lumière électrique de la ville à la fin de l’année devant le Collège Sainte-Marie à l’intersection des rues de Bleury et Dorchester (auj. boul. René-Lévesque).

Le Collège des Jésuites Sainte-Marie rue Bleury.
Aujourd'hui, le terrain vide appartient à SNC-Lavalin et il ne reste que les murs de pierres grises
Le Collège des Jésuites Sainte-Marie rue Bleury.
Aujourd’hui, le terrain vide appartient à SNC-Lavalin et il ne reste que les murs de pierres grises.
Collection du Musée McCord

Grossièrement, la lampe à arc voltaïque est formée de deux électrodes de carbone, une positive, l’autre négative, entre lesquels se crée un arc électrique offrant une lumière blanche très puissante.

Gravure parue dans Grands Hommes et Grands Faits de l'Industrie, circa 1880
Exemple de bougies de Jablochkov
Gravure parue dans Grands Hommes et Grands Faits de l’Industrie, circa 1880

La Démonstration

Maintenant que nous avons une mise en contexte, revenons au 16 mai 1879. À cette époque, l’idée de voir l’électricité à l’oeuvre est sans doute encore un savant mélange de présentation scientifique et de spectacle de magiciens pour une grande partie de la population.

Dans le cadre des festivités entourant l’anniversaire de la Reine, on organise de grands événements partout dans la ville. Comme par exemple, un match de Crosse entre l’équipe de Montréal et Kahnawà:ke, Une reconstitution militaire sur Fletcher’s Field, des feux d’artifices et une démonstration des troupes sur le Champ-de-Mars.

Gravure présentant les manœuvres militaires à la lueur de la lampe de J.A.I Craig. 
Parue dans le Canadian Illustrated News, le 31 mai 1979.
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Gravure présentant les manœuvres militaires à la lueur de la lampe de J.A.I Craig.
Parue dans le Canadian Illustrated News, le 31 mai 1979.

Pour l’occasion, Craig installera une unique lampe à arc de son invention sur le toit du Musée de géologie situé rue Saint-Gabriel, à l’extrémité ouest du Camp-de-Mars, où se trouve le palais de justice de nos jours.

Cette lampe est reliée par 350 mètres de câbles à une dynamo alimentée par la chaudière à vapeur située dans la salle des presses du quotidien La Minerve à l’intersection des rues Saint-Gabriel et Notre-Dame.

Pour le reste de l’explication, je vais laisser l’article de La Minerve parler pour elle même.

Coupure du quotidien La Minerve, édition du 17 mai 1879

Lumière électrique — hier soir, nous avons eu le plaisir d’assister au premier essai de M. J.A.I. Craig qui a fourni cette fameuse lumière à la clarté de laquelle les militaires ont fait l’exercice. On peut dire que l’expérience a eu tout le succès que l’on pouvait attendre d’une première fois.

Le mouvement partait de l’engin de la Minerve, et se communiquait à l’appareil par des fils établis entre la machine dynamite et le récepteur placé sur le dôme du musée géologique en face du Champ-de-Mars.

Il y avait 1,200 pieds de fil conducteur. La lumière était distribuée avec un régulateur Serin et répandait sur tout le carré une clarté vive qui permettait de reconnaître les personnes des points les plus éloignés.

L’instrument commence à fonctionner à 9 1/2 heures et finit vers (illisible) heures. Les premiers jets n’avaient pas eu l’éclat désiré. Ce défaut était dû à la mauvaise qualité du charbon dont on se servait, mais aussitôt ce vice reconnu, on employa un charbon plus gros et avec plus de consistance et jusqu’à la fin, la réussite a été complète.

On se propose d’ajouter de nouvelles forces à l’engin moteur, ce qui donnerait un résultat plus complet encore. On peut cependant juger de l’effet produit en sachant que l’essieu qui faisait marcher la machine subissait un mouvement de rotation de 1,500 révolutions à la minute, ce qui occasionnait à toute la bâtisse un tremblement dont les ouvriers qui travaillaient dans les étages supérieurs avaient hâte de voir la fin.

En somme, le résultat a été des plus satisfaisant et M. Craig qui a lui-même construit la machine électro-magnétique, n’a qu’à se féliciter du succès de sa première expérience.

Plusieurs milliers de spectateurs étaient sur les lieux et tous ont été satisfaits.

La Minerve, édition du 17 mai 1879
Manœuvres militaires en 1830 sur le  Champ-de-Mars avec le musée de Géologie en arrière plan
Manœuvres militaires en 1830 sur le Champ-de-Mars avec le musée de Géologie en arrière plan
BAnQ, P600,S5,PLC6

Les retombées de l’éclairage

Avec cette présentation, Craig démontre les biens faits de la lampe électrique. Il déposera plusieurs brevets autant au canada qu’aux États-Unis et illumine plusieurs demeures, majoritairement de gens fortunés et ses propres usines de ses inventions.

Le tout premier contrat pour de l’éclairage public est ouvert en avril 1880. L’entrepreneur choisi devra installer 16 lampadaires à arc le long des quais du port de Montréal (l’actuel Vieux-Port). Ce premier gain pour l’illumination électrique ne sera malheureusement pas remis à Craig comme la logique le souhaiterait, le président du havre de l’époque, un certain J. R. Thibodeau, attribue ce lucratif contrat à une compagnie américaine.

Il faudra attendre la participation de Thomas Edison et ses améliorations à l’ampoule « moderne » pour que l’éclairage à l’électricité devienne vraiment un facteur important dans nos vies quotidiennes.

En réponse à la pression des marchands des grandes artères, les autorités ouvrent une nouvelle appel d’offres en 1886 pour électrifier les rues et espaces publics de la ville. Une fois de plus, notre pionnier se fait damer le pion par une entreprise liée à l’industrie du téléphone, la Royal Electric Co.

En 1891, la Royal, dont le président est un certain J. R. Thibodeau, mettra la main sur les installations de Craig, mettant ainsi fin au rêve du Québécois d’illuminer la ville. Toutefois, ne vous en faites pas pour notre protagoniste puisqu’il possède des parts dans la compagnie qui l’a acheté. Ce n’est donc pas une de ces histoires où le personnage principal meurt pauvre et oublié.

Immeuble de la Montreal Light, Heat and Power Consolidated de la rue Atwater.
Immeuble de la Montreal Light, Heat and Power Consolidated de la rue Atwater.
BAnQ, P48,S1,P9734

La distribution de l’énergie sera principalement l’affaire de la Montreal Light, Heat and Power Co. qui avalera la Royal en 1901. Un membre agissant au sein du conseil d’administration de la MLH&P Co. est Ernest Craig, le fils de Joseph Ambroise, comme quoi l’éclairage est une affaire de famille.

Cette dernière deviendra publique en 1944 avec la création d’Hydro-Québec, nous pouvons donc affirmer sans nous tromper que J.A.I Craig est l’arrière Grand Père d’Hydro.

Montréal de Nuit capturé de la Station Spatiale International le 24 décembre 2010
Montréal de Nuit capturé de la Station Spatiale International le 24 décembre 2010.
Source: Nasa, ISS026-E-12474

Les Parallèles à faire

Comme il m’arrive parfois dans ces textes, j’adore relever les parallèles entre ces événements et notre monde actuel.

Les distributeurs de gaz, ayant le monopole de l’éclairage et possédant déjà la majorité des lampadaires disponibles, auraient dû prendre la balle au bond et se lancer dans cette nouvelle technologie,

Mais non, ils feront des campagnes de peur, que l’électricité était mauvaise pour la santé ! Un article dans l’édition du 31 janvier 1890 du New York Herald raconte que la nouvelle source d’énergie se voulait la cause de l’épidémie d’influenza. Surnommé « la grippe russe de 1889, » Le virus tuera plus de 1.5 million dans le monde entier.

« La maladie a sévi principalement dans les villes où la lumière électrique est d’usage courant » pouvait-on lire dans le quotidien. Le virus avait « attaqué des employés de télégraphe partout dans le monde. » en ajoutait l’article. Cette appréhension était tellement convaincante que plusieurs lampadaires électriques sont arrachés par des résidents craignant pour leur vie.  

Ces événements ne sont pas sans rappeler les conspirations dans notre condition actuelle avec nos amis qui croient qu’il y a une quelconque corrélation entre le déploiement de la technologie 5G et la Covid-19.

Si ça vous intéresse

En 1845, Montréal compte 302 lampadaires au gaz, mais depuis 1998, 22 nouvelles lampes fonctionnant au gaz, comme un hommage à leurs ancêtres morts au combat, offrent un éclairage vintage à la petite rue Sainte-Hélène dans le Vieux-Montréal.

La rue Sainte-Hélène illuminé avec ses réverbères aux gaz.
La rue Sainte-Hélène illuminé avec ses réverbères aux gaz.

Petite note avant de vous laisser, ce texte est dans le collimateur depuis environ 3 mois. En recherchant les dernières recherches, en m’assurant que les faits sont factuels et que les images imagent bien l’article, je suis tombé sur une publication récente touchant le même sujet.

Le texte « Nuit électrique : atmosphères lumineuses à Montréal au XIXe siècle » de Valeria Téllez Niemeyer publié dans la Revue d’Art canadien nous présente plus ou moins le même sujet. Son approche beaucoup plus académique met de l’avant la photolithographie du Canadian Illustrated News, son utilisation et l’histoire qu’elle représente.

Alors, si vous tenez à en savoir un peu plus sur cet événement, je vous invite à lire son article qui va beaucoup plus en profondeur que ma vulgarisation du sujet pour grand public.

Quelques Ressources :

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Amoureux de Montréal, fasciné par l'histoire de la ville, son urbanisme et sa toponymie, ni historien ni spécialiste du sujet, Martin n'était même pas né à l'époque de 99% des sujets discutés de ce site. Il aime trouver des réponses aux questions qui sont posées. Les billets que vous lisez ne sont que les résultats de la quête vers des réponses et le besoin de partager.