D’où vient le toponyme de Montréal?

Nous sommes en Jordanie vers 1115 après J.-C et le roi Baudouin 1er de Jérusalem décide d’ériger une des premières forteresses construites par les croisés en terre sainte. Il jeta son dévolu sur un endroit peu fertile entre Pétra et les monts du pays de Moab et nomma ce krak « Montréal ». Si notre ville a un peu plus de 376 ans, le toponyme de Montréal existe depuis déjà belle lurette ailleurs sur la planète.

Comme moi, vous avez entendu que le nom de notre ville est un dérivé du titre donné à notre montagne. Pourtant saviez-vous que plusieurs théories circulent sur la souche du toponyme de Montréal? Pour faire suite à notre texte sur les règles toponymiques de mont Royal, je vous présente les trois plus populaires hypothèses sur l’appellation d’origine de la métropole québécoise.

Théorie n°1 : Claude de Pontbriand

Pierre de Pontbriand épousera Anne peu avant l’année 1500, la seule et unique héritière et fille de Michel de Payronenc, seigneur de Montréal. Par conséquent, c’est Pierre avec l’aide des lois sur l’égalité des sexes de l’époque qui héritera du titre à la mort de son beau-père. Érigé vers le 12e siècle et agrandi plusieurs fois jusqu’au 16e siècle, le Château de Montréal se situe dans le département français de la Dordogne dans la commune d’Issac.

Château de Montréal en Dordogne.
Château de Montréal en Dordogne.

Sans m’y attarder, le couple aura quelques enfants, mais nous nous arrêterons au premier garçon qui héritera à son tour du titre du paternel. Claude de Pontbriand se joindra à Jacques Cartier durant le deuxième voyage de ce dernier vers l’Amérique. C’est lors de ce rendez-vous que la bande à Jacques visitera sur les berges du St-Laurent, installée sur une île au beau milieu du fleuve, une bourgade iroquoienne connue sous le nom d’Hochelaga. Ce serait suite à cette visite que Cartier aurait nommé la nouvelle île (et non la montagne) en honneur de son compatriote, seigneur de Montréal.

Et Pourtant

Si cette hypothèse est parfois citée, les preuves sont plutôt rares. Le nom de Montréal apparaîtra que bien plus tard sur les cartes et ne se retrouve ni dans les notes de l’explorateur, ni dans les communications avec Jean-François de la Rocque de Roberval chargé par le roi François Ier. Cette hypothèse tombe donc rapidement à l’eau entre La Rochelle et Hochelaga.

Jacques Cartier visitant à Hochelaga
Jacques Cartier, sa première rencontre avec les autochtones à Hochelaga, maintenant Montréal, en 1535.
Estampe, Musée McCord
Théorie n°2 : Hippolyte de Médicis

Pour notre seconde hypothèse, on se déplace en Italie, au Vatican plus précisément. Des bulles pontificales offrent à deux pays colonisateurs les droits sur des terres étrangères à condition de les évangéliser. Vers 1481, dans le jugement Æterni regis, le pape donne au Portugal le droit de s’approprier toutes les terres d’Afrique. Plus tard en 1493, Inter caetera, donnera à l’Espagne les terres à l’ouest et au sud de toutes les îles des Açores et du Cap-Vert. Parce qu’il faut croire que les papes avaient se pouvoir de juridiction sur le reste de la planète.

On se déplace jusqu’en 1531 quand François 1er, conseillé par le cardinal français Jean Le Veneur et appuyé par le cardinal italien Hippolyte de Médicis, demande et convainc le pape Clément VII d’apporter des modifications à Inter caetera en faveur de la France. Toutes terres non occupées pourront être réclamées par d’autres monarques tant et aussi longtemps qu’ils sont chrétiens.

Hippolyte de Médicis par Girolamo da Carpi
Peinture d’Hippolyte de Médicis par Girolamo da Carpi
Et Montréal dans tous ça ?

Le Veneur présentera un certain Jacques Cartier au roi de France, le peignant comme un aventurier capable de découvrir de nouvelles terres ou du moins, le fameux chemin vers l’Asie. François 1er commissionnera Cartier pour trois voyages qui le mèneront éventuellement jusqu’à notre île. Le monarque, pour témoigner sa gratitude à celui qui avait secondé ses efforts, demanda à Cartier de donner un nom en honneur du cardinal italien à un lieu sur les contrées qu’il découvrirait. Or, Hippolyte de Médicis était également archevêque en Sicile, plus précisément de la ville de Monreale,

La Cathédrale de Monreal en Sicile.
La Cathédrale de Monreal en Sicile.

Notre théorie est donc que Montréal aurait été nommé pour un cardinal, neveu du pape et archevêque d’une ville de Sicile. Si la magouille entre les cardinaux, le roi français et le pontife est un fait bien réel, la présence de Monreal en Italie est probablement qu’une coïncidence fortuite. Mentionnons que le toponyme de la ville italienne vient du château érigé sur une colline voisine et que Monreale est une contraction des mots italiens « Monte » et « Real », ou en français, « mont royal. »

Théorie n°3 : L’erreur

Imaginez, durant de votre prochain voyage à Varadero que vous trouvez la plage tellement belle que vous décidez de prendre possession de la péninsule cubaine au nom du bon roi Trudeau II. En résumé, c’est ce que Cartier fera lors de sa deuxième traversée en nouvelles terres visitant en compagnie des résidents de l’époque. Époustouflé par le paysage, il proclama que la colline au beau milieu de l’île se nommera dorénavant le mont Royal en honneur de la couronne française et du roi François 1er.

Blague à part, écrit dans ses « Relations 1535-1536, VII », Jacques Cartier nomme noir sur blanc la ville d’Hochelaga, demeure de ses hôtes amérindiens. Nous vous invitons à lire les origines du toponyme du mont Royal puisque cette connaissance est à la base de notre troisième théorie

On se déplace en 1544, l’auteur Sebastian Münster (1488-1552) écrit le « Cosmographia Universalis », souvent mentionné comme une des premières descriptions du monde et un des livres les plus imprimés après la bible et un des Harry Potter. Münster parle entre autres de la découverte des Amériques et de la visite de Cartier en long et en large. Populaire, le « Cosmographia Universalis » sera traduit en plusieurs langues, dont l’édition française, en 1575 par l’auteur et traducteur François de Belleforest sous le titre « La Cosmologie universelle de tout le monde »

Extrait de la Cosmographie Universelle de tout le monde, traduit par de Belleforest
Extrait de la Cosmographie Universelle de tout le monde, traduit par de Belleforest.
François de Belleforest

Le Dictionnaire universel d’histoire et de géographie décrit Belleforest comme un « écrivain fécond, mais peu exact » ajoutant « Il avait été nommé historiographe de France sous Henri III, mais l’infidélité de ses récits lui fit perdre cette place ». Or, dans sa traduction de Münster, sur la page 2191, le traducteur nous offre une de ses erreurs qui ont fait sa réputation. En parlant de la visite de Cartier, « Au milieu de la campaigne est le village, ou cité royale jointe a une montaigne cultivée, laquelle ville que les Chrestiens appellerent Mont-real… »

Notons ici que l’utilisation du « real » n’est pas hors du commun pour désigner « royal », un mélange de l’italien et du français souvent utilisé par les intellectuels. Le plan de la bourgade d’Hochelaga par le géographe italien Gian Battista Ramusio selon les instructions de Cartier désigne la colline comme Monte Real, Italien pour mont Royal. 

Ce plan figuratif de Gian Baptista Ramusio présente la bourgade d'Hochelaga selon les instructions de Jacques Cartier.
Ce plan figuratif de Gian Baptista Ramusio présente la bourgade d’Hochelaga selon les instructions de Jacques Cartier. Cliquez l’image pour voir la grande version.

Les toponyme de la ville d’Hochelaga et le nom de la montagne mentionnées par Cartier ce sont probablement perdus dans la traduction. La ville que l’explorateur aura nommée de son nom autochtone dans son journal de capitaine est rebaptisée dans un des livres les plus populaires de toute l’Europe par un auteur et son manque de rigueur.

Puis Champlain qui s’en mêle

Tout comme votre matante qui partage sur Facebook un faux-fait sans en vérifier la source, probablement sur les immigrants, Samuel de Champlain publie en 1612 sa carte de la Nouvelle-France probablement en utilisant la cosmographie de Belleforest et ô surprise, le « Montréal » fait son apparition. Au cours des années, des auteurs et des cartographes, le toponyme se verra modifié et amalgamé. Les faits sont que le mont Royal et ce qui était le village d’Hochelaga se retrouvent sur l’île de Montréal, et ce, jusqu’à l’arrivée de Jeanne Mance, Paul de Chomedey, Sieur de Maisonneuve et les premiers colons qui ajouteront un nouveau toponyme à la confusion, Ville-Marie.

Carte de la Nouvelle France par Samuel de Champlain, 1612
Carte de la Nouvelle France par Samuel de Champlain, 1612

Selon la Commission de Toponymie du Québec, c’est au début du 18e siècle que Montréal viendra tranquillement supplanter le nom de Ville-Marie. La carte publiée en 1723 (je sais, il est écrit 1725) intitulée Plan de la ville de Montréal en Canada nous présente la ville fortifiée dans le secteur qui est aujourd’hui le Vieux-Montréal. Sans compter l’Immeuble et l’autoroute qui porte ce nom, le toponyme de Ville-Marie réapparaîtra officiellement que lors des fusions de 2002 quand l’arrondissement centrale de la ville reprendra le nom donné par les premiers habitants européens.

Plan de la ville de Montréal en Canada 1723,
Plan de la ville de Montréal en Canada 1723, Archives de Montréal, VM66-S1P030

Même s’il y a plus ou moins d’origines officielles pour le nom de la ville, les règles toponymiques prennent heureusement compte de la raison la plus probable. Dans notre cas, c’est la théorie du dérivé du terme mont Royal qui l’emporte. La découverte par les Européens et ultérieurement, sa fondation sont relativement jeune et les écrits restent tout de même clairs, quoiqu’un peu mélangés.

Sources:
Revue d’histoire de l’Église de France
Origine du nom de Montréal, Jean Poirier, 1992. (pdf)

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Amoureux de Montréal, fasciné par l'histoire de la ville, son urbanisme et sa toponymie, ni historien ni spécialiste du sujet. Martin aime trouver des réponses aux questions qui sont posées. Les billets que vous lisez ne sont que les résultats de la quête vers des réponses et le besoin de partager.