Alexis Carrel, Rita Levi Montalcini et Don Bosco

Petite manchette toponymique aujourd’hui. Suite à la controverse lancée voilà quelques années déjà, la ville de Montréal a annoncé que les odonymes d’Alexis Carrel seraient remplacés. Il aura fallu deux ans environ, mais nous avons finalement les noms de ceux qui viendront s’ajouter à la toponymie de Rivière-des-Prairies.

Alexis Carrel qui?

Le lyonnais Alexis Carrel (1873-1944) se voit décerner en 1912 le prix Nobel de médecine suite à ses recherches sur le système sanguin et une méthode révolutionnaire de joindre ses vaisseaux qui aura grandement amélioré les réussites de transplantations chirurgicales. Sa démarche est prouvée quand il parvient à garder en vie un cœur de poulet pendant plusieurs années de façon in vitro. Durant la guerre de 1914-1918, Carrel co-développera pour l’armée française la méthode de Carrel-Dakin servant pour les traitements des brûlures.

Alexis Carrel dans l'armée fançaise

En général, le prix Nobel était tout de même bien mérité. Malheureusement, les choses se compliquent lors de la publication en 1935 de son œuvre littéraire « L’homme, cet inconnu » où le docteur met de l’avant le concept de ses thèses sur l’eugénisme. L’eugénisme est l’idée grandement associée au mouvement nazi où l’humain peut être « amélioré » en éliminant à l’aide de l’euthanasie les aliénés et les « races inférieures ». Antisémite avoué, il était membre du Parti Populaire Français, parti pro-nazi lors de la 2e Grande Guerre.

La toponymie.

Malgré qu’il soit tombé dans l’oubli après la guerre, on fêtera le centenaire de sa naissance en 1973, son nom apparaît dans les rues de plus de deux douzaines de villes françaises, dont Strasbourg et Montpellier. À Montréal en 1972, des voies situées dans un même ensemble du quartier de Rivière-des-Prairies sont dénommées en hommage à plusieurs savants et inventeurs, dont Carrel. En 1988, un parc voisin de l’avenue se voit aussi décerner l’odonyme du scientifique.

1991, le débat politique français fait resurgir le nom de Carrel et sa contribution au débat racial. Comme un réveil national complet, son nom est alors rayé de la carte ville après ville, la dernière étant à Paris en 2003. Au Québec, plus exactement à Gatineau, il faudra attendre en 2015 lorsqu’un citoyen du quartier où l’on retrouve deux noms de nazis notoires sort dans les médias pour dénoncer ces reconnaissances mal placées.

Cette erreur de l’histoire sera donc corrigée à Gatineau et le sera à Montréal plus de 15 ans après Paris. Annoncé par le maire Coderre en avril 2016, c’est aujourd’hui dans La Presse qu’on apprend les noms de remplacement. L’avenue portera le nom de la scientifique Rita Levi Montalcini et le parc se verra décerner le nom du fondateur des salésiens, Don Bosco.

Rita Levi Montalcini (1909-2012)

Née dans une famille juive bourgeoise à Turin en Italie, elle étudie la science dans sa ville natale et reçoit son diplôme en 1936. Il faut se mettre dans le contexte de l’époque, une femme qui reçoit un diplôme universitaire au début du 20e siècle, sous le règne de Mussolini c’est plutôt rare. Quand ce dernier interdit aux juifs de tenir des carrières académiques, elle devra continuer ses recherches sur le système nerveux en cachette dans sa demeure de Turin.

Elle s’exilera pour une trentaine d’années à St-Louis aux États-Unis ou elle continue ces recherches sous l’invitation de l’Université de Washington sans le Missouri. Elle se verra décerner le Nobel de médecine en 1986 suite à ses découvertes sur les facteurs de croissance cellulaire, un domaine qui nous a fait progresser considérablement dans notre compréhension du contrôle de la cancérisation.

Je ne ferais pas semblant de comprendre ce que ces prix Nobel et les recherches de Carrel et de Levi-Montalcini veulent vraiment dire. La médecine et la science sont un peu hors de mon champ d’expertise. Une chose est certaine, remplacer un scientifique antisémite par UNE scientifique juive semble sérieusement un pied de nez plutôt réussi. Selon le même article de La Presse, ce sera environ 127 adresses qui devront être modifiées suite à ce changement dans les quelque six prochains mois.

Rita Levi-Montalcini en laboratoire
Rita Levi-Montalcini en laboratoire dans les années 1960.
Photo: Becker Medical Library
Don Bosco (1815-1888)

Le nom d’un parc est beaucoup plus facile à changer, ça n’affecte vraiment personne et il y a moins de travail à effectuer pour les voisins de l’espace vert. Le grand et beau parc de RDP recevra un nom comme il y a longtemps que nous n’avons pas eu à Montréal, un religieux! Jean Bosco est né en 1815 dans une banlieue pauvre de Turin, il est ordonné prêtre à 26 ans et consacrera sa vie à sortir les jeunes de la misère, comme lui-même a vécu. Il fondera la congrégation cléricale des Salésiens en honneur de saint François de Sales avec la vocation de donner une éducation à la jeunesse issue de milieux défavorisés.

C’est près de 100 000 personnes qui assisteront à ces funérailles en 1888. Le pape Pie XI qui avait connu Don Bosco ordonna sa canonisation en 1934. La fête de Saint-Jean Bosco sera fixée au 31 janvier, date anniversaire de sa mort. En 1958, Pie XII le proclamera saint patron des apprentis.

Don Bosco

Opinions

Oui, la communauté italienne est grande dans l’arrondissement de RDP-PAT, mais deux Turinois? Les deux choix me surprennent, sans rien enlever à l’œuvre des nouveaux odonymes de Montréal, je me demande quels étaient les critères de sélection. La ville voulait sûrement garder le thème scientifique aux rues et je comprends cette idée, mais n’avons-nous pas des Québécois/es qui auraient été en mesure de remplir cette condition? Je pense rapidement à Vibert Douglas, première astrophysicienne canadienne, née à Montréal.

Jean Bosco est déjà bien présent dans la toponymie au Québec, une paroisse du Sud-Ouest porte d’ailleurs déjà ce nom. Dans cette année de festivités du 375e de la fondation de Montréal, de réconciliation avec les premières nations et la quête d’ajouter plus de femmes dans les odonymes de la ville, j’aurais probablement pensé à des dizaines d’autres noms avant d’utiliser le nom d’un saint.

Il est aussi important de noter que les villes de Châteauguay, Boisbriand et de Repentigny comptent toujours sur la présence d’Alexis Carrel dans les dénominations de leurs rues.

La toponymie est toujours en changements dans une ville comme la nôtre et j’ai quelques primeurs intéressantes sur le sujet qui n’attendent qu’une confirmation. Aimez-vous ce genre de textes qui revient sur les nouvelles du jour? Seriez-vous intéressé par plus de manchettes toponymiques? Faites-moi le savoir sur notre page Facebook ou dans les commentaires sous ce billet.

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Amoureux de Montréal, fasciné par l'histoire de la ville, son urbanisme et sa toponymie, ni historien ni spécialiste du sujet. Martin aime trouver des réponses aux questions qui sont posées. Les billets que vous lisez ne sont que les résultats de la quête vers des réponses et le besoin de partager.